Discours de Monsieur Bakara DIALLO à son installation comme premier gouverneur de la Région de Gao[1] en 1961

Le Mali est à une étape cruciale de la construction de son avenir, d’où l’impérieuse nécessité d’explorer la profondeur historique afin arrêter les choix futurs. Au moment où les maliennes et les maliens se préparent à échanger sur les grands choix nationaux, j’ai eu la chance de trouver le discours de Monsieur Bakara Diallo, un des pères fondateurs de la République du Mali, à l’occasion de son installation comme premier gouverneur de la Région de Gao en juillet 1961. C’est avec un réel plaisir que je partage ce discours visionnaire dont la pertinence est encore d’actualité. Personnellement, j’ai le regret de n’avoir jamais eu l’occasion d’échanger avec ce GRAND HOMME. Lisez plutôt :
«  Monsieur le Ministre,
Monsieur les membres de la délégation du Bureau politique national, 
Maliennes et Maliens de la Région de Gao
L’honneur me revient de prendre la parole au nom des délégations des cercles de la région Gao pour répondre aux paroles bien heureuses, que le Président de la délégation du Bureau politique national vient de prononcer, à l’occasion de mon installation comme Gouverneur de cette région.
Je suis à l’aise pour m’acquitter de cette tâche, qui n’aurait pas été sans délicatesse, si je ne savais que tant de solennité et d’apparat dépassait largement la personne du gouverneur que je représente pour concerner plutôt l’institution des régions qui comme tout le monde le sait consacre la politique de large  décentralisation administrative,  à laquelle l’Union Soudanaise et son gouvernement  ont donné leur choix comme étant la seule pouvant convenir à un pays aussi vaste et aussi divers que le Mali. 
Les responsables politiques, administratifs et militaires qui ont la charge des cercles de cette région seront certainement parmi les premiers à apprécier cette importante innovation dans notre organisation étatique pour la raison bien évidente que c’est ici, plus que partout ailleurs, qu’éclate les raisons qui font que la décentralisation s’impose au Mali comme une nécessité à laquelle on ne peut, en toute objectivité, que se pilier. 
Il est d’ailleurs caractéristique que ce soit au cours de sa dernière tournée de contact de la boucle du Niger, précisément à Ansongo que le Président du gouvernement ait formulé pour la première fois cette vérité qui, sous sa forme sibylline, va désormais s’imposer comme un axiome à l’esprit de tous ceux qui exercent quelques responsabilités dans notre État, à savoir qu’au Mali, il n’y a pas et il ne saurait y avoir de solutions standards. 
Je ne suis pas de ceux qui pensent que le bonheur des peuples se fait uniquement à coup de textes et d’institutions, mais ma conviction profonde est que la loi n° 60 du 7 juin 60 portant organisation des régions en République du Mali constitue un instrument hardi qui, si une certaine pratique ne le vidait de sa substance, doit aider à résoudre de façon harmonieuse,  les problèmes complexes qui nous enserrent toutes parts et qu’il nous faut résoudre, d’abord pour nous-mêmes et aussi pour le reste de l’Afrique qui, nous ne pouvons l’oublier, a le regard tourné vers nous.
C’est peut-être là, s’il faut, que je m’adresse à tous les responsables de la région réunis aujourd’hui pour la circonstance pour leur dire que la décentralisation que nous inaugurons aujourd’hui ouvre, pour nous tous, une nouvelle ère de responsabilités accrues. Le moment est donc venu pour nous de nous armer à nouveau de forces nouvelles pour assumer avec le maximum d’efficience des nouvelles responsabilités. 
Nous sommes en train de vérifier, par notre pratique de tous les jours, que l’indépendance comme la liberté n’ont d’autres significations que la responsabilité. Oui ! Il nous faut cultiver partout le goût de la responsabilité.  Depuis les comités de villages et de fractions, les conseils de village et de fraction jusqu’au bureau politique national et au conseil de gouvernement, les maliens doivent courageusement prendre en main les charges qui leur incombent dans le gouvernement de leur pays. C’est d’ailleurs là que réside incontestablement, les avantages de la décentralisation qui, en multipliant les responsabilités, donne aux initiatives l’occasion de se manifester.
En tout cas, chacun de vous peut être, d’ores et déjà, assuré que le gouverneur de la région n’oubliera jamais que son rôle est de surveillance, de coordination, d’animation et de liaison. Il ne perdra jamais de vue qu’il est lui-même le produit d’une pensée de décentralisation et se gardera bien, au niveau de la région de tomber dans les défauts toujours tentant de la centralisation. 
D’ailleurs, dans ses fonctions nouvelles, pour réunir quelques chances de succès, il n’aura qu’à se rappeler, la méthode pleine de doigtés et de discrétion, employée depuis quatre (4) ans avec tant de bonheur sur la marche générale de notre pays, par notre ministre de l’intérieur qui, chacun de vous le sait, n’a pas attendu la cérémonie d’aujourd’hui pour savoir, qu’en administration, seul l’organisme local en contact permanent avec les réalités de tout genre est l’organe compétent des droits communs, la méthode contraire aboutissant inévitablement aux gâchis, sinon à l’irresponsabilité généralisée.
Voilà Mesdames et Messieurs, les quelques réflexions que j’ai cru soumettre à votre méditation en réponse aux paroles que Monsieur le Ministre de l’intérieur vient de prononcer au nom du bureau politique national qui, par ses solennités, a voulu marquer toute l’importance qu’il attache à l’institution des régions dans l’évolution future de notre pays vers les objectifs fixés par le congrès désormais historique de septembre 60. 
En terminant, nous ne pouvons que dire notre foi en l’avenir de notre pays qui, sous la direction éclairée de l’Union Soudanaise dont les dirigeants ont tous un long passé d’élites désintéressées, ira toujours de l’avant et jouera un rôle décisif dans l’unité africaine qui,  dans la conjoncture mondiale actuelle, demeure la tâche essentielle de tous les africains animés d’idéals et pour lesquelles le combat continuera tant l’Afrique ne sera pas libérée de l’impérialisme qui, sous un visage nouveau, tente de  maintenir les africains dans une voie de développement économique qui ailleurs, nous le savons, n’a rien résolu du tout. Tout le monde voit au contraire devant quel problème angoissant de survie ce régime a placé la civilisation millénaire des hommes. Dans la gigantesque lutte engagée pour l’avènement d’un monde de fraternité et de lumière l’Union soudanaise a opté sans équivoque aucune. 
Aussi, je termine en disant, bien haut, vive l’union soudanaise, vive le Mali, notre chère patrie retrouvée et vive le noble juste combat engagé par l’Union Soudanaise pour l’indépendance réelle de l’Afrique et son unité ».


[1] A l’époque la Région de Gao regroupait les régions actuelles de Gao, Tombouctou, Kidal, Ménaka et Taoudéni

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