Les collectivités locales sont des actrices majeures de l’instauration de la sécurité et de la paix durable au Sahel

Les communautés doivent être au centre de la doctrine des stratégies sécuritaires…
Les nouvelles formes d’insécurité au Sahel, au Mali et au Burkina particulièrement, marquées entre autres par une rupture de la confiance entre des communautés locales de mieux en mieux informées et des Etats tombés en désuétude, appellent à un renouvellement de la doctrine pour avoir des réponses durables. La nouvelle doctrine devrait avoir comme axe majeur la place centrale des collectivités locales dans la sécurisation de leur territoire. Dans le contexte actuel, les forces de « police nationale » seules ne peuvent plus assurer la sécurité des personnes et de leurs biens sur tous les territoires locaux. Ce gros handicap a ouvert la voie à l’émergence de milices communautaires qui font office de groupes d’autodéfense dans les villages. Ces initiatives prisent par les communautés, ou avec leur assentiment, finissent par défier l’Etat dans l’exercice de ses prérogatives régaliennes.
La participation des communautés à la sécurisation et à l’instauration de la paix sur les territoires locaux est aujourd’hui un enjeu politique d’importance au Sahel. Comment assurer la sécurité de proximité sur ces territoires locaux ? Au-delà des options stratégiques et opérationnelles, il s'agit là d'une question qui interroge la pertinence de la doctrine en cours dans les pays, en raison des évolutions survenues (Etat de droits, accès aux libertés publiques et au pluralisme politique, etc..) et les progrès dûs aux smartphones et aux réseaux sociaux. La doctrine sécuritaire en cours dans la presque totalité des pays sahéliens, héritée des pouvoirs coloniaux, n’est pas tant de protéger les communautés locales que de veiller à la conservation du pouvoir politique par les dirigeants en place.
Il est aujourd’hui nécessaire d’aller vers la création d’une police de proximité qui protège d’abord le citoyen pas uniquement les institutions nationales et leurs démembrements. Cette police ne peut pas seulement être à côté des communautés (une simple déconcentration de la police nationale), mais elle doit venir du dedans de ces communautés, donc connaître et partager leurs valeurs. Il s’agit donc d’une approche de responsabilité partagée de la fonction de sécurisation avec les communautés qui permettra d’avoir de meilleurs renseignements afin de mieux prévenir puis réguler les conflits et de lutter plus efficacement contre les incivilités fréquentes et l’extrémisme violent. 
Depuis quelques années, l’absence de perspectives et le désœuvrement, surtout des jeunes, sur les territoires locaux favorisent plus l’adhésion à l’idéologie des entrepreneurs de la violence qu’au discours de l’Etat qui reste encore loin des réalités du terrain et surtout décalé par rapport aux attentes..

Pour mieux avoir leur confiance et leur soutien.
L’implication, mieux, la responsabilisation des communautés locales dans la résolution des problèmes sécuritaires exigent une confiance réciproque entre elles et le dispositif national de sécurité. Or dans ce domaine au Mali par exemple l’héritage est lourd. Les deux premières républiques, ont mis les forces armées et de sécurité, comme les autres piliers de la République, au service du parti unique de fait (USRDA) et de droit (UDPM). La milice populaire qui se sont accaparées de certaines prérogatives des forces de sécurité sous la 1ère République et le Secrétaire général du Parti-Etat qui était en même temps le Chef suprême des armées sous la 2ème République en sont une illustration. Quant à la 3èmeRépublique, malgré le discours sur la volonté de construire une armée républicaine, les partis politiques ou les hommes du pouvoir n’ont pas résisté à la tentation d’introduire les campagnes politiques ouvertes ou masquées dans les camps des forces armées et de sécurités à l’occasion des élections. D’où le sentiment réel ou largement ressenti que les forces publiques de sécurité sont plus au service du pouvoir en place, voire d’un homme, qu’à celui de la nation entière. Le rétablissement de la confiance entre ces forces et les communautés locales est donc la toute première mission à réussir. 
Les forces armées et de sécurité doivent être perçues par les communautés locales comme des protecteurs et non des prédateurs. En plus de leur mission de protecteur des institutions et de gardienne de l’intégrité du territoire national, l’armée et la police doivent s’orienter vers des actions facilitant la confiance des communautés locales. Le renseignement, qui permet d’anticiper pour mieux agir, résulte d’une relation permanente et de confiance entre les forces publiques et la population dans son ensemble. Vu la taille et la diversité du pays, le nombre malgré tout réduit des forces nationales doit être compensé par la capacité à disposer du bon renseignement au bon moment et au bon endroit. D’où la nécessité de créer et de mettre en place une nouvelle police de proximité dans les communes et les villes.
Malgré le fait qu’il y a, depuis un moment, une unanimité sur le fait qu’il faille mettre en place une police de proximité auprès des communautés, la mise en œuvre effective se fait encore attendre. Des ateliers et des séminaires de haut niveau se succèdent sans initiatives concrètes sur la question. La déconcentration de la police nationale ne remplace pas la création d’une police de proximité. La volonté proclamée d’assurer une sécurité de proximité ne saurait être effective sans une réforme volontariste de création d’une police de proximité issue des territoires locaux et en capacité d’assurer la protection et la tranquillité des citoyens qui y vivent. 

Il faut cependant distinguer les moyens des fins afin d’éviter le piège des solutions importées
Aujourd’hui au Sahel, la sécurité est le défi stratégique majeur le plus urgent à relever, d’abord au plan de la doctrine, comme nous l’avons vu et ensuite dans les aspects effectifs, financiers et équipements. Pour toutes ces raisons, les bonnes réponses dans ce domaine nécessite la mobilisation et l’implication de tous les acteurs (l’Etat, les collectivités territoriales, les organisations de la société civile, les citoyens, etc…) et à toutes les échelles du territoire national. Ne pas prendre le temps de cette implication, c’est prendre le risque tomber encore dans le piège des réponses importées qui sont ignorantes des profondes transformations sociales en cours et des dynamiques émergentes à l’œuvre sur les territoires locaux. D’où la nécessité d’articuler les besoins de sécurité et de développement des territoires.  Mais cette articulation a encore beaucoup de mal à se faire en raison de la persistante centralisation des décisions publiques, de l’insuffisante volonté politique des décideurs à porter les exigences du changement, mais aussi de la peur de prendre en compte les réalités des territoires dans leur diversité. 
Si les initiatives militaro-sécuritaires sont un des moyens pour sortir de la crise ; la construction de la paix, de la stabilité et de la prospérité sur chaque territoire local, donc la réalisation d’une sécurité humaine durable au Sahel, devrait être la fin. C’est dans cette perspective que la recherche de réponses responsabilisant les acteurs locaux sur leur territoire est à encourager. Tant que ce fond n’est pas compris et pris en compte, les réponses seront toujours approximatives, pas durables et poseront les germes de nouveaux conflits plus ravageurs. Les initiatives internationaux de soutien aux États sahéliens gagneraient donc à mieux analyser et à mieux prendre en compte l’exigence d’une plus grande participation des collectivités locales et leurs leaders dans la sécurisation de leur territoire./.

Ousmane SY
Commandeur de l’Ordre National

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