Interview sur le site d'Afribone

Ousmane SY, secrétaire politique de l’Adéma-PASJ : « L’argent de la drogue est un grand danger pour le Mali »

Membre fondateur de l’Alliance pour la Démocratie au Mali (ADEMA), Ousmane Sy est expert en politiques de développement institutionnel en Afrique. Agroéconomiste de formation, né à Bandiagara en 1949, l’ancien ministre de l’Administration territoriale et des Collectivités locales (2000 / 2002) répond à nos questions sur l’actualité politique de notre pays. Interview.

Afribone : Vous êtes connus comme le père de la décentralisation au Mali. Cette réforme, à votre avis, est-elle efficace aujourd’hui ?
Nous venons de faire le bilan et les perspectives de la décentralisation à travers un forum. Le constat de ce forum a été que la réforme est installée, que les collectivités fonctionnent. Le processus se met en place : les élections sont organisées et les conseils communaux sont choisis.
Mais bien sûr, on aurait pu mieux faire. La décentralisation, comme toute œuvre humaine, connait un certain nombre de faiblesses.

Quelles sont ces faiblesses ?
La première grande faiblesse est le transfert des compétences (en responsabilité, en ressource) de l’Etat central en direction des collectivités. Ce transfert est très lent. En deuxième position, la réforme de l’Etat. On ne peut pas gérer un territoire décentralisé en continuant à travailler comme dans un Etat centralisé. La voie qu’il faut emprunter, je crois, c’est l’accélération de la réforme de l’Etat afin d’éviter que celui-ci ne soit un frein à la décentralisation.

Nous avons actuellement la perspective de la tenue d’un référendum sur la constitution. Un tel référendum est-il opportun ?
Je ne peux pas dire que ces réformes ne sont pas opportunes. Quand j’étais ministre de l’administration territoriale au temps du président Konaré, nous avions fait une réforme de la constitution qui est allée jusqu’à l’Assemblée nationale. Le président Konaré a fini par renoncer au référendum.
Là où j’ai des interrogations, c’est la manière. Ma remarque principale, à cet effet, est la suivante : la constitution actuelle est le résultat d’un consensus national. Elle est issue de la conférence nationale de 1992. C’est un débat consensuel qui a permis d’avoir cette constitution. La procédure de révision actuelle est partie simplement d’un avis de la commission d’experts mise en place par le président ATT. Bien sûr que cette commission d’experts a écouté beaucoup de personnes. Mais les écoutes juxtaposées ne font pas un consensus. A la place du président de la République, j’aurais fait une consultation à l’intérieur du pays en amont ou en aval des travaux de cette commission d’experts afin d’écouter au moins les acteurs politiques et de la société civile.

Ce référendum coïncide avec la période électorale. Y aura-t-il assez de temps pour bien expliquer aux maliens le contenu de ces réformes ?
On aurait dû prendre le temps de discuter dans les régions avec les corps politique et social afin de permettre une vision consensuelle. La constitution est un contrat social qu’une société se donne. Il faut qu’il y ait un consensus sur ce contrat. La rupture de ce contrat est un danger. Je ne désespère pas encore. Je pense qu’il sera toujours temps de le faire avant que l’Assemblée nationale ne statue sur la question et qu’on aille au référendum.

Dans les propositions adoptées par le gouvernement, quels sont les points que vous n’approuvez pas ?
Personnellement, j’ai un certain nombre de grands problèmes. D’abord, avec la nature même du régime ! Ceux qui ont écrit le projet de constitution persistent à dire que nous serons dans un régime semi présidentiel mais quand on le lit, on sent qu’il y a un présidentialisme qui ne dit pas son nom. Dans la constitution actuelle, le président de la République a énormément de pouvoir et tous les autres pouvoirs n’existent pas ; on lui en rajoute sans mettre de contre pouvoir. C’est l’un des grands problèmes.
Deuxième grand problème, je ne suis pas du tout persuadé qu’on ait fait un fort à l’endroit de la décentralisation. L’institution emblématique qui représentait la décentralisation, le Haut Conseil des Collectivités, est purement et simplement supprimé. On le remplace par un sénat sans dire quel est le contenu de ce sénat ni comment il va être constitué. Est-ce que le sénat va être constitué en majorité d’élus locaux ? On ne le sait pas. Sur un rapport de quelques 300 pages de la commission, il n’y a qu’une seule page qui est consacrée à la décentralisation. J’ai très peur du sort de la décentralisation dans cette réforme.
Troisième préoccupation : on a ouvert la possibilité de révision constitutionnelle sans aller au référendum. Le référendum est un exercice pour être sûr que le peuple souverain donne son avis. Si on se permet de changer la constitution sans passer par un référendum, je ne suis pas sûr que la stabilité et la démocratie de notre pays soient préservées.
Par ailleurs, il y a des choses que j’approuve dedans. Le fait de dire que toutes nos langues nationales sont des langues officielles est un grand progrès.

Sur un autre plan, vous êtes le secrétaire politique de l’Adéma-PASJ, quelles sont les ambitions de ce parti pour 2012 ?
Comme tout autre parti politique, notre ambition est la reconquête du pouvoir en 2012. Le président du parti [Ndlr : Dioncounda Traoré] l’a dit et redit. Tous les militants sont convaincus aujourd’hui que nous avons accompagné le pouvoir [Ndlr : de 2002 à nos jours] mais nous ne sommes pas au pouvoir.

Si l’atout principal du PASJ est de représenter la première force politique du pays, l’une de ses faiblesses est la menace de la division. Les responsables du parti sont-ils conscients de cela ?
On fait un mauvais procès à l’Adéma. L’Adéma n’est pas le seul parti divisé. Vous n’avez pas un seul parti sur l’échiquier politique malien qui n’a pas été divisé. Le problème d’émiettement des partis politiques est un problème général au Mali. Il faut en chercher les causes bien sûr. La classe politique doit réfléchir à cela. Le problème de la division n’est pas l’apanage de la seule Adéma. Mais ce qui est particulier chez l’Adéma, c’est que nous sommes un parti assez spécifique dans le paysage politique malien. Nous sommes le seul parti, à ce que je sache, qui n’a pas de candidat naturel. Nous sommes un parti profondément démocratique. L’histoire du parti fait que l’Adéma est aujourd’hui une alliance de plusieurs courants politiques. Ces courants politiques animent le parti.
Chaque fois qu’il faut désigner un candidat, il y a une compétition entre les cadres du parti pour choisir le meilleur d’entre nous. C’est un exercice fondamentalement démocratique. Comme nous sommes dans un contexte où la grande majorité des partis ont des leaders naturels, nous sommes incompris de nos propres militants mais aussi de l’opinion. Nous avons pris des dispositions. Bien sûr, nous sommes conscients (dans le contexte malien aujourd’hui) de la compréhension erronée que certains de nos propres cadres ont de la démocratie et du leadership.
Nous sommes en plein dans ce processus de choix du candidat. Nous sommes également conscients des difficultés mais nous avons aussi tiré les leçons de 2002 après avoir perdu le pouvoir à la suite de la division. Beaucoup de cadres de l’Adéma ont appris de cette expérience et nous avons pris des dispositions. Dans les dossiers de candidatures, tous les candidats [Ndlr : aux primaires] ont signé un engagement stipulant qu’ils soutiendront le candidat de l’Adéma quelque soit le choix qui sera fait.
Nous avons mis en place une commission de bons offices qui est entrain d’écouter en ce moment tous les candidats afin de trouver un consensus entre eux. Nous espérons qu’après tout ceci, nous allons nous en sortir avec un candidat consensuel autour duquel le peuple Adéma et, nous espérons que, même au-delà de l’Adéma, beaucoup de partis politiques se mobiliseront pour que nous allions tous ensemble à la victoire en 2012.

Vous savez bien qu’il y a des enjeux externes qui minent le débat politique interne du parti. Est-ce que les bonnes volontés exprimées sauront primer sur ces enjeux ?
Les enjeux externes, ce sont bien les candidatures extérieures au parti. Je vois bien le cas auquel vous faites allusion. Là-dessus aussi nous avons tiré les leçons. Toutes les dernières interventions du président, des cadres et des militants du parti assurent que l’Adéma ne suivra pas un candidat extérieur au parti. Ça s’est fait en 2002 et c’était dans des conditions exceptionnelles. Notre président a expliqué lors de l’anniversaire du parti qu’Amadou Toumani Touré est une exception et restera une exception politique dans notre pays. Ceux qui rêvent de reproduire cet événement se fatiguent pour rien. Ça ne marchera pas. L’ensemble de l’Adéma est d’accord aujourd’hui : nous ne suivrons pas un candidat extérieur. C’est clair et net dans la tête de tous les militants

Selon nos informations, une implosion couverait au sein de l’Adéma ?
Je ne suis pas surpris. Je pense que beaucoup de gens ont intérêt à ce que l’Adéma implose. Son implosion a été prédite à plusieurs reprises. Heureusement, elle n’a pas été réalisée. Je suis un membre fondateur de l’Adéma. Déjà quand nos camarades du Miria quittaient l’Adéma, ils avaient prévu son implosion. Idem pour nos camarades du RPM partant. Quand ceux de l’URD sont partis, ils ont supposé la même chose mais l’Adéma est toujours là et reste le parti majoritaire dans notre pays. C’est pour cela que ces commentaires ne nous font pas peur. Je m’attends à entendre toutes sortes de choses parce que nous rentrons dans une compétition. Les adversaires de l’extérieur comme de l’intérieur vont bourdonner beaucoup de choses. L’Adéma est un parti démocratique qui représente beaucoup aux yeux des maliens. Il faut que nous soyons conscients de cela et restons serein tout en demeurant ouverts et en écoutant les gens.

Comment voyez-vous l’avenir politique du Mali ?
Je fais parti de ceux qui ont lutté pour la démocratie au Mali. Pour moi, le parti n’est qu’un instrument pour construire la démocratie. Je suis un peu préoccupé par l’avenir de notre processus démocratique. Je vous citerais trois grandes menaces. La première, c’est cette espèce de dépolitisation de la jeunesse. Cela ne veut pas dire que les jeunes ne s’intéressent pas à la politique mais ils sont en dehors des cadres politiques. Ne trouvant pas leur compte dans ces cadres, les jeunes désertent aujourd’hui les partis politiques et les organisations de la société civile. Que ce soit dans les appareils des partis politiques ou de la société civile, les jeunes ne trouvent pas de réponses à leurs préoccupations. C’est une masse qui peut être instrumentalisée dans tous les sens. Ce que nous assistons aujourd’hui en Afrique du nord peut très bien traverser le Sahara pour venir en Afrique au sud du Sahara. La grande masse de la jeunesse qui, ne trouvant son compte, peut entrer dans une démarche de destruction. C’est un danger important.
Dans notre pays nous sommes entrain d’assister à un phénomène de blanchiment d’argent de la drogue. Ensuite, il n’est un secret pour personne que l’argent de la drogue est présent dans tous les compartiments de notre pays aujourd’hui. Cet argent a besoin d’être blanchi. Et la politique va être un moyen de blanchir cet argent. C’est une grande menace pour notre démocratie. La démocratie va être captée par des puissances d’argent et ces puissances d’argent vont construire un l’Etat à leur service. Notre pays sera entre les mains d’un Etat narcotrafiquant comme certains pays en Amérique latine.
La troisième grande menace, et je terminerai sur cela, c’est l’intégrisme religieux qui se met en place. A travers le phénomène Al Qaeda, les extrémistes religieux sont en train de vouloir prendre l’Etat en otage. C’est une menace qui n’est pas bon pour notre démocratie parce que nous sommes dans une démocratie laïque où toutes les religions sont acceptées.

Le président a annoncé, il y a près de deux ans, son intention de quitter le pouvoir au terme de son second mandat. Malgré tout, la polémique s’était maintenue pendant un bon moment après sa déclaration. Ne pensez-vous pas que c’est là le résultat d’une crise de confiance entre les autorités et les citoyens ?
Nous sommes dans un contexte africain où il y a eu rupture de confiance entre les dirigeants et les nations. Je crois qu’il faut chercher l’origine de cette rupture dans les types d’Etat que nous avons installé après les indépendances. Nous avons fait le choix politique de type d’Etat qui, en réalité, est le prolongement de l’Etat colonial, même si quelques formes ont changé. Le fossé qui avait entre l’Etat coloniale et les populations, nos Etats post indépendances n’ont pas réussi à le boucher. Dans certains cas, il s’est même approfondi. Ce qui fait qu’il y a une crise de confiance parce que les dirigeants, dès qu’ils s’installent dans l’appareil d’Etat, s’éloignent progressivement de leurs populations et rentrent dans des rapports de types coloniaux avec elles. Ces derniers aussi, non seulement rejettent l’autorité, mais rentrent dans des rapports de tromperie. D’une façon générale, l’Afrique est dans une crise incompréhensible. Comment voulez-vous comprendre qu’un continent qui a potentiellement le plus de richesses dans le monde soit le continent où il y a le plus de pauvreté : c’est un paradoxe. On ne pourra développer ce continent que quand on aura résolu cette crise de confiance entre les institutions et les populations.
En dehors des questions politiques, le sujet sur lequel je travaille beaucoup, et cela depuis 2002, est la gouvernance. C’est la raison pour laquelle l’axe important que je propose pour résoudre la crise, c’est justement la décentralisation. La décentralisation est une stratégie pour que les institutions aillent coller aux réalités de nos sociétés. Il y a aussi l’intégration régionale pour permettre à l’Afrique de constituer un ensemble viable, entendu et respecter dans le monde

Qu’est-ce qui vous préoccupe dans le Mali d’aujourd’hui ?
La situation au Mali me préoccupe non seulement pour des raisons internes mais aussi externes. Nous sommes dans un contient, surtout dans la région ouest africaine, qui est en train de s’installer dans l’instabilité. Notre pays de par son histoire et ses réalités quotidiennes apparait aujourd’hui comme étant le pays le plus stable. C’est un atout mais cela nous demande d’être très vigilants et bons stratèges. Mon grand souci aujourd’hui est comment sortir du processus électoral en 2012. Ce sont des élections extrêmement importantes pour notre pays. La façon de conduire ces élections sera déterminante pour l’avenir du pays. J’ai organisé des élections, celles de 2002. Je sais ce que ça coute en termes de professionnalisme, de patience et de sérénité. Le Mali joue un peu son avenir dans cette élection. Si nous nous en sortons bien, nous nous aiderons nous même mais aussi nous aiderons la sous région. Je crois que le gouvernement doit concentrer l’essentiel de son effort aux élections.

Justement, au sujet de ces élections, la classe politique et le gouvernement sont divisés par rapport au choix du fichier électoral. Que pensez-vous de cette situation ?
Je ne dirai pas que c’est un faux débat mais mon sentiment est qu’il faut sortir rapidement de ce débat parce que le fichier n’est pas l’aspect le plus important de la fraude. L’aspect le plus important de la fraude se passe dans les bureaux de vote. Il se trouve dans la formation des délégués et assesseurs, dans la capacité des présidents de bureau de vote à gérer le vote. Le fichier n’est qu’un support. Le meilleur fichier du monde, c’est le fichier consensuel qui est accepté par tous. C’est pour cela que je suis très satisfait de la solution qui a été trouvée entre le gouvernement, les partis politiques et la société civile. Avoir le Ravec, aurait été l’idéal parce que le fichier biométrique apporte une qualité par rapport au fichier non biométrique. Il apparait aujourd’hui que le ministère de l’administration territoriale et des collectivités locales, pour plusieurs raisons, n’est pas prêt à boucler le Ravec pour qu’on ait un fichier biométrique. Allons-y avec le fichier qu’on a ! Dans tout les cas, la loi dit que les élections doivent se tenir avec le fichier de l’année d’avant. Prenons les dispositions pour que les quelques lacunes constatées dans le fichier actuel soient corrigées et surtout faisons ce travail de correction dans la plus grande transparence pour qu’un consensus de l’ensemble des acteurs se fasse autour de ce fichier.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

AFRIBONE, le 18 juillet 2011

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