Comment je vois le dialogue pour la paix et la stabilité au Mali

Depuis l’invasion de notre pays par des groupes armés, qui utilisent l’islam comme argument pour faire la guerre contre l’Etat et toutes ses représentations sur le territoire national, la question du dialogue avec ces nouveaux promoteurs de la « djihâd » s’est posée. Pendant longtemps, l’opinion publique a semblé détachée voire indifférente. Mais depuis la conférence d’entente nationale (2017), il est apparu clairement que la majorité des participants, qui se sont exprimés, n’était pas défavorable à la négociation avec des leaders comme Iyad Ag Agaly et Hamadoun Koufa. La phase finale du dialogue national inclusif (2019) a fini par montrer que l’opinion en majorité était partisane du dialogue. Donc la question faut-il négocier est définitivement répondue. Cependant deux questions majeures restent à éclaircir avant d’aller à ces négociations.

La première question est : avec qui négocier ?
Au-delà de Iyad Ag Ali et de Hamadoun Koufa qui semblent être les cibles dont on parle le plus, à mon avis cette question mérite d’être abordée d’une façon plus ouverte et surtout stratégique. Pour justifier leurs actes criminels contre l’Etat, ces chefs de guerre se disent porteurs d’un projet pour la nation, en lieu et place de celui que l’Etat du Mali tente de mettre en place depuis près de six (6) décennies. C’est ainsi qu’on entend, sur des audio circulants dans les Régions de Mopti et de Ségou, Hamadoun Koufa dire aux communautés locales : « je n’ai pas de problèmes avec vous, même si vous n’êtes pas musulmans, mais laissez-moi les gens de la démocratie, c’est à dire de l’Etat et ne collaborer pas avec eux ». Avec ce discours, il espère une adhésion ou tout au moins une neutralité de ces communautés, parce qu’elles aussi ont des ressentiments contre le même État ou ses représentants. 
Nous savons tous que les grands choix politiques, institutionnels et économiques, qui ont fondé l’Etat actuel du Mali, n’ont été négociés avec aucune communauté locale du pays. Ils sont une production des élites essentiellement urbaines qui se sont faites porte-paroles au moment de l’indépendance. Aujourd’hui, l’obligation de négocier des choix impliquant tout le monde nous rattrape. D’autant plus que les rapports entre l’Etat et les communautés ont profondément évolué à la faveur l’Etat de droit, de la démocratie et surtout de l’ouverture au monde grâce à l’accès presque universel aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. 
C’est pour toutes ces raisons que je pense que la cible à privilégier pour la négociation doit être d’abord les communautés locales. Le processus de dialogue national inclusif, surtout lors des phases locales aurait pu être utilisé pour mener cette négociation en vu d’un nouveau départ pour la construction d’un État malien dont les grands choix sont le résultat d’un consensus entre toutes les communautés qui composent la Nation. Mais malheureusement le dialogue qui s’est tenu à la fin de l’année 2019 n’a été ni assez national, ni assez inclusif en raison de son mandat très conservateur et étriqué et aussi de sa mauvaise préparation politique et méthodologique. Ma conviction reste que la paix, la sécurité et surtout la stabilité du pays seront fragiles tant que les diverses communautés qui le compose, qui sont l’enjeu réel de cette guerre, n’accepterons pas l’Etat et continueront à le percevoir comme un corps étranger.

La deuxième question est : quoi négocier ?
La crise en cours a eu l’avantage d’avoir mis à nu les faiblesses structurelles dont souffre notre pays. 
1°) La question de l’Etat doit être débattue. Comment il doit être organisé ? Avec quelles valeurs cardinales ? Quels devront être les pouvoirs/ institutions ? Comment ces pouvoirs doivent-ils fonctionner (les principes et les modalités) et quels rapports entre eux ? Voilà un ensemble de questions sur lesquelles l’ensemble des maliens y compris ceux qui ont pris des armes devrait avoir la possibilité de s’exprimer.
2°) La question du modèle de démocratie que nous nous sommes donnés en 1991-1992 et qui montre ses limites après près de trois (3) décennies de pratiques. Il est impératif de l’évaluer et de l’adapter en raison des multiples défaillances qu’il a révélé. Elles portent notamment sur les modalités d’accès et de gestion des pouvoirs, les modalités et procédures de la décision publique et enfin le mode représentation de toutes les diversités dans les institutions nationales et locales.
3°) La question du modèle de développement économique, qui n’a pas permis la création de la richesse et des emplois dans un pays qui ne manque ni de potentiel naturel, ni de potentiel humain, doit être discutée. Quels sont les échelles de territoire à privilégier dans l’affectation des ressources du budget national ? Quel doit être le rôle de l’Etat ? Quel doit être celui de l’initiative privée ? Comment peut-on sortir de la simple exportation des produits primaires et bruts et faire de la transformation avec une valeur ajoutée national ? 
4°) La question des assises et de la modernisation de la société qui est de plus en plus désemparée parce qu’en perte totale de repères. C’est quoi le citoyen aujourd’hui ? Où est la famille ? Quelle est doit être son rôle dans la protection et l’insertion sociale de l’individu ? Quels places et rôles pour les coutumes, les religions et leurs leaders dans une vielle nation comme la nôtre ? Comment protéger et sauvegarder le collectif et les biens communs ?
Les réponses consensuelles qui seront trouvées à cet ensemble de questions permettront d’asseoir les bases d’un nouveau Mali plus uni, plus solidaire, plus stable et mieux à même de penser et construire sa modernité dans un monde qui ne nous attendra pas./.

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