Les leçons à retenir des fréquentes ruptures politiques au Mali

A chaque fois que les forces armées et de sécurité se sont emparées du pouvoir politique au Mali, en jouant les 3ème larrons, c’est parce que les leaders politiques n’ont pas été capables de faire les compromis nécessaires au fonctionnement régulier de la République, de l’Etat et de la démocratie.

En 1968, le Lieutenant Moussa Traoré et ses compagnons du Comité  Militaire de libération Nationale (CMLN) ont fait leur coup d’Etat dans un contexte de grande confusion politique à la suite de la création, sous la poussée de l’aile radicale de l’US-RDA, du Comité National de Défense de la Révolution (CNDR) après avoir dissout l’Assemblee nationale. La confrontation idéologique entre le clan des « durs » et celui des « modérés », a abouti à l’instauration de la « révolution active ». Cette fracture politique, au sein du parti unique de fait, a révélé l’incapacité des dirigeants à trouver un compromis qui sauvegarde le régime. Ceci a ouvert la voie à la première incursion des militaires dans l’exercice du pouvoir politique le 19 novembre 1968.

En 1990, face au refus obstiné des durs du parti-Etat, l’UDPM, d’accepter l’instauration du pluralisme politique, les organisations du mouvement démocratique ont engagé une série des manifestations de rue, qui ont été violemment réprimées, faisant des centaines de victimes.  Cette répression sauvage a servi de prétexte à un groupe d’officiers pour perpétrer le second coup d’Etat qui renversa le régime de Moussa Traore le 26 mars 1991 et précipita l’ouverture vers le pluralisme et l’instauration de l’Etat de droit. L’incapacité des politiques à faire des compromis a permis aux militaires de prendre non seulement la direction de la période de transition vers la 3ème République mais aussi, dix ans après, le retour, grâce à un mouvement politique appelé « Mouvement citoyen » et l’accompagnement de certains partis politiques, d’un général « à la retraite » à la direction du pays.

En 2012, à quelques semaines de la fin du second mandat du Président ATT, l’armée empêche l’élection présidentielle par un coup d’Etat que d’aucuns ont appelé le plus idiot de l’histoire. Prenant prétexte des atermoiements d’un Président tiraillé entre ceux qui lui suggéraient de rester au pouvoir et ceux qui s’attendaient à ce qu’il leur passe le relais, un groupe de sous officiers et d’officiers subalternes d’une armée, défaite et humiliée au Nord, s’empare du pouvoir d’Etat à la suite d’une mutinerie dans le camp de Kati. La course entre ceux qui voulaient conserver le pouvoir et ceux qui étaient pressés d’y accéder n’a pas permis à ATT de conduire avec lucidité le pays vers la 2ème alternance démocratique réussie. 

En 2020, l’armée, sous la conduite d’un groupe de colonels, interrompt le mandat d’un Président qui venait d’être réélu en 2018, mais dont les adversaires, frustrés par une victoire qu’ils estimaient volée, demandaient la démission sous la pression de la rue. Les partisans du Président réélu, mais lesté par une série de scandales politiques et familiaux, et les groupes politiques et sociaux qui remettaient en cause sa légitimité n’ont pas réussi à faire les compromis pour sauver la démocratie, la République et simplement le Mali. Pire, les colonels se sont emparés du pouvoir d’Etat en attisant d’une part les rivalités entre les politiques et d’autre part en leur imputant tous les échecs qui ont conduit le pays à la crise.

En 2021, les colonels, qui ont du mal à asseoir leur légitimité aux niveaux national et international, rompent le compromis d’une transition collégiale entre civils et militaires en s’emparant de tous les leviers de la gestion du pouvoir d’Etat. Les politiques, dans la division et l’incapacité de négocier entre eux une alternative crédible pour sortir le pays de sa crise structurelle, ont permis aux colonels de s’emparer de tous les leviers de l’Etat pour s’installer durablement à la direction politique du pays.

Les deux grandes leçons à retenir de cet itinéraire politique chaotique de notre pays, fait d’une succession de crises politico-institutionnelles de plus en plus graves au point de menacer aujourd’hui l’intégrité du territoire et la cohésion de la nation, sont : 

1°) le besoin pour les groupements politiques (partis et associations diverses) et leurs leaders, d’être capables, à chaque crise liée à l’évolution de notre pays, d’identifier et d’aller à l’essentiel en acceptant de négocier entre eux les compromis nécessaires pour préserver cet essentiel qui est aujourd’hui le sauvetage de notre pays qui demeure notre seul bien commun à tous. Pour éviter de perdre tout crédit, en tant qu’acteur, et pour redonner du crédit à la démocratie et la politique tout simplement, les leaders devraient en ces moments prendre de la hauteur en dépassant les frontières partisanes ou simplement les antagonismes d’intérêts individuels. 

2°) le besoin pour la hiérarchie militaire et sécuritaire de s’imprégner elle-même d’abord des principes républicains, pour ensuite se donner les moyens techniques et moraux d’inculquer aux officiers, sous officiers et hommes et femmes du rang, que les forces armées et de sécurité peuvent défendre le territoire national et protéger les populations maliennes sans s’emparer du pouvoir politique, dont l’exercice n’est pas leur vocation. En s’évertuant à le faire, elles ne feront que contribuer à affaiblissement de l’Armée national puis de l’Etat et de la République avec comme conséquence la destruction de la Nation, en reproduisant les faiblesses des politiques au lieu de les corriger.

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